Cinq mères dont le bébé est décédé tragiquement lors de l’accouchement dans le même hôpital dénoncent les mauvais soins qu’elles ont reçus. « On n’a pas donné de chance à notre bébé. (…) Je me suis vidée de tout mon sang. C’est comme un miracle que je sois encore en vie », confie Stéphanie Leclerc Latulippe qui a perdu sa petite Ophélie, le 5 décembre dernier. Il s’agit du plus récent décès de nouveau-né recensé par Le Journal à l’hôpital du Suroît. Au moins quatre autres cas troublants d’accouchement ont eu lieu dans cet établissement de Salaberry-de-Valleyfield, en Montérégie, depuis 2019. Dans tous les cas, le fœtus était à terme et en bonne santé durant la grossesse.

Encore très affectées, ces femmes déplorent de la négligence médicale à plusieurs niveaux, notamment des délais pour obtenir une césarienne. Après avoir entendu parler des histoires des autres, elles ont décidé de briser le silence.

Pour Mme Leclerc Latulippe, le drame est survenu après une rupture utérine, une situation grave et urgente. L’équipe avait demandé une césarienne, mais elle a eu lieu deux heures plus tard, selon les parents. À la naissance, le poupon ne respirait pas. Après les événements, le couple a su que l’anesthésiste de garde n’avait pas été appelé comme prévu.

En 2023, Stéphanie Goulet a aussi vécu un drame alors qu’elle accouchait de son troisième enfant, Alizée. « Nos histoires sont à glacer le sang, souligne-t-elle. Il manque de ressources peut-être ? De rigueur, de précautions, d’empathie. » Victime d’une rupture utérine, la mère a aussi subi une césarienne d’urgence. La femme de 35 ans déplore le délai d’intervention de la médecin, qui a été appelée trois fois à son chevet.

« Je suis marquée au fer rouge pour le reste de ma vie, confie Mme Goulet. Perdre un bébé, c’est perdre un enfant. C’est pour la vie. » D’autant plus que cette enfant était tellement désirée, après trois ans de traitements de fertilité. « Des risques, je ne voulais pas en prendre, jure-t-elle. C’était un bébé à terme, en pleine santé. »

Par ailleurs, deux des femmes qui ont raconté leur histoire au Journal ont refusé de retourner accoucher à cet hôpital, lors d’une grossesse subséquente.

Par courriel, la direction du Centre intégré de santé et de services sociaux de la Montérégie-Ouest écrit que chaque décès périnatal « fait systématiquement l’objet d’analyses cliniques rigoureuses approfondies » pour améliorer la qualité des soins. On ajoute qu’il n’y a pas d’enjeu de main-d’œuvre qui pourrait mettre à risque la sécurité des services. Des enquêtes du coroner peuvent être déclenchées selon les circonstances.

Dans le cas de la petite Ophélie, une enquête est en cours et les parents songent à des démarches judiciaires. D’ici là, le couple qui peine à se remettre de cette tragédie a vendu la maison, question de prendre un nouveau départ. « C’est pour rendre justice à Ophélie et prévenir pour ne pas que ça se reproduise, dit sa mère enseignante. Si on peut sauver des familles, on va faire ce qu’on peut. »

Témoignage d’Ophélie Leclerc Bichet

5 décembre 2025. L’accouchement du bébé avait été provoqué la veille, mais le travail n’évoluait pas. De 16 heures à minuit, Stéphanie Leclerc Latulippe et Louis-Philippe Bichet ont été placés dans une chambre sans suivi médical. Le couple s’était même fait proposer de retourner à la maison. Après minuit, la femme a senti une forte douleur, qui était une rupture utérine. Les employés avaient aussi du mal à trouver le cœur du bébé. La césarienne a eu lieu deux heures après avoir été demandée, selon les parents.

« Je ne la sentais plus bouger, je le savais que quelque chose se passait. Le temps était long, comme dans un monde parallèle », se rappelle la mère, qui a aussi failli mourir.

Portrait de Stéphanie Leclerc Latulippe, accompagnée de son conjoint Louis-Philippe Bichet, QUI a perdu son bébé en décembre 2025 lors de l’accouchement à cause d’erreurs du personnel soignant à l’hôpital de Salaberry-de-Valleyfield, à Salaberry-de-Valleyfield le vendredi 17 avril 2026. Photo Agence QMI, JOEL LEMAY.

Alizée Gaudreau.

5 décembre 2023. Le drame s’est passé très vite pour Stéphanie Goulet, qui accouchait d’un troisième enfant en pleine santé conçu avec la fécondation in vitro. Durant le travail, elle a eu une rupture utérine, une urgence médicale grave. Selon le souvenir de la mère, la médecin a été appelée trois fois à son chevet par l’infirmière.

« On m’a dit : “Elle finit sa bouchée et elle s’en vient.” Je l’ai de travers, cette bouchée-là », se rappelle la femme qui dénonce le manque de précautions à l’accouchement. Comme elle avait eu une césarienne par le passé, cela augmentait son risque de rupture utérine. Malheureusement, la petite Alizée n’a pas survécu.

Zachary Duke.

12 novembre 2022. L’accouchement, qui était prévu le 11 novembre, avait été reporté faute de place à l’hôpital. Alors enceinte de 41 semaines, Marie-Pierre Sauvé avait eu la confirmation que le cœur battait bien, le 10 novembre. Le lendemain, elle s’est rendue d’urgence à l’hôpital parce qu’elle ne sentait plus le bébé bouger. Il était trop tard.

« J’aurais donc dû être provoquée avant. (…) S’il était sorti à 40 semaines, on n’en serait pas là, confie Mme Sauvé, dont la mère avait aussi perdu un bébé à terme. J’y pense 1000 fois par jour, tu n’oublies jamais ça. » Encore aujourd’hui, elle trouve « inconcevable » que la raison du décès demeure inconnue.

Alice Barrette

3 août 2021. Lorsqu’elle s’est présentée pour accoucher, Véronique Rancourt savait qu’elle attendait un gros bébé. La mère avait même discuté d’une césarienne avec son médecin. Durant l’accouchement, la tête du poupon était sortie, mais les médecins n’arrivaient pas à faire passer les épaules, qui restaient coincées.

« Elle a été prise huit minutes en dedans de moi, raconte la mère de 41 ans, encore émue aux larmes. Même si elle avait survécu, elle aurait été très atteinte, elle avait trop manqué d’air. Je ne le sais pas ce qui s’est passé, déplore-t-elle. Je me suis toujours dit que si j’avais eu une césarienne, j’aurais mon bébé dans les bras. »

Evan Lamothe

10 novembre 2019. L’accouchement du poupon a été très pénible et a duré plus de 30 heures avant que la mère soit finalement envoyée en salle d’opération pour une césarienne. Mélanie Lamothe, qui avait 37 ans et qui a « vomi tout le long de l’accouchement », avait demandé une césarienne.

« La médecin me faisait sentir extrêmement mal. Il y a eu de la négligence de ne pas m’avoir écoutée », déplore la femme. À la naissance, le bébé ne respirait plus depuis 28 minutes, selon ce qu’on a rapporté à la mère.

Source : Le Journal de Montréal. 6

Partager